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Temps passé, perdu, incoercible.

L’autre jour en faisant la poussière j’ai découvert une feuille contenant mes horaires de travail du mois de décembre dernier. Rien d’extraordinaire à cela si ce n’est que cela m’a plongé dans une drôle de réflexion. Sur la page devant mes yeux les horaires d’une semaines que j’avais déjà vécu. L’organisation d’un temps qui m’avait été imposé et auquel je m’étais plié et selon lequel j’avais organisé ma vie hors du travail. Moi qui vit dans une temporalité perpétuellement nostalgique j’ai essayé de me souvenir de cette semaine là. En regardant ces horaires, leur immuable fixité, leur numération dogmatique, je pensais pouvoir retrouver un moment de vie, un instant, un sentiment ou une sensation. Mais après plusieurs efforts mentaux et recoupements de dates clés, je ne pus vraisemblablement me souvenir de quoi que ce soit. J’ai vécu cette semaine là, elle existe dans l’immatériel registre de ma vie mais elle a perdu toute réalité événementielle. Elle s’est dissoute dans le magma protéiforme de la mémoire. Elle n’est plus singulière d’un développement chronologique s’incarnant dans un instant T entre un avant et un après. Peut-être me souviendrais-je d’être allé dans ce restaurant ou d’avoir eu cette discussion particulière avec untel mais ce ne sera pas inhérent au moment. L’événement en tant que tel se détache totalement de son appartenance temporel pour représenter une vignette, un plan de la vie. Similairement, la culture que j’ai absorbé cette semaine là, je m’en souviens. Mais elle est profondément détaché de son médium d’absorption. J’ai découvert quelques films, vu quelques épisodes d’une série télévisée, lu quelques centaines de pages mais l’action physique qui a conduit à intégrer ces informations n’a plus aucune valeur, aucune incidence sur l’information elle-même. Je perçois le caractère absolument vain de cette réflexion, sa lapalissade complexion mais néanmoins elle m’a frappé soudainement comme une vérité jusqu’à alors dissimulé au cours de mon existence et pourtant régissant sa constitution même. Alors cela est probablement le signe d’une vie trop simple, trop engoncée dans une répétition de gestes similaires et de trajets identiques. Le quotidien finit par se dissoudre dans un temps atemporel d’où il est de plus en plus difficile d’en extraire la singularité, la spécificité propre. 

Il m’est arrivé déjà par le passé d’avoir ressenti quelque chose de semblable. Il y a 5 ans j’avais travaillé pendant trois mois dans une usine de préparation de commandes en produits frais. Le travail était agréable et très dynamique, je me souviens avoir pris du plaisir à effectuer cette tâche pourtant ingrate. Cependant, quand plusieurs années plus tard j’ai voulu repenser ce moment précis, je fus incapable de me souvenir de ce que j’avais fais durant ces trois mois. Je terminais mon travail tout les jours à 14h et pourtant toutes ces après-midi où j’avais été livré à moi-même m’ont totalement échappé. Dans le fantasme de mon souvenir, j’ai oisivement profité de ce temps libre pour voir des films, lire et profiter de la ville, mais je suis incapable de me visualiser véritablement durant ces trois mois. Paradoxalement, je garde un souvenir net de détails sans importance : avoir eu un gros bouton sur le nez qui m’a embarrassé plusieurs jours, avoir rencontré un professeur au supermarché, avoir, un soir, tourné 45 minutes en voiture sans trouver de places pour me garer, avoir passé une nuit blanche d’insomnie lors de laquelle j’ai lu un mauvais roman de Lucia Etxebarria etc… Mais tout ces micros-évènements ne sont pas effectifs et ne parviennent pas à tisser la toile globale d’une période entière. Je ne désire pas me souvenir de chaque instant, ça n’aurait d’ailleurs aucun intérêt mais je ne souhaite pas non plus perdre dans le néant, ce temps laissé derrière moi et qui semble faner et se décomposer à mesure que j’avance. Je pense simplement que la peur de la léthargie quotidienne d’une vie sans éclat, dissoute comme je le disais plus haut dans l’atemporalité de l’existence préside à cette inquiétude qui s’est emparé de moi alors que je tenais dans ma main ce tableau absurde comportant mes horaires de travail. Je ne sais comment contourner cet indubitable risque et ce confort aveugle. Je suis dans une période, un temps justement où je passe d’un état à un autre, ou les choses semblent devoir se cristalliser selon un schéma quasi définitif. Cette installation là m’effraie et je continue de remuer tout mes membres pour éviter de sécher dans une position monumentale irrémédiable et asphyxiante.

Incidemment, j’ai découvert hier soir, le film d’Alain Resnais, Je t’aime, je t’aime qui traite justement de la mémoire et de notre regard sur notre propre histoire. Film passionnant et magnifique, il contient je crois la problématique que je développe plus haut. Sous couvert d’un postulat de science-fiction, il nous propose l’assimilation voyage dans le temps et voyage dans la mémoire. Et c’est là la beauté de cette idée, que le voyage dans le temps n’est rien d’autre qu’un voyage dans la mémoire puisque le temps passé est perdu à jamais. Triste mais beau et terriblement vrai.

 

 

Une réponse à “Temps passé, perdu, incoercible.”

  1. swann dit :

    J’ai lu le premier article de ton blog. Je l’ai trouvé intéressant. Tu écris énormément quand je vois toutes les archives (mais j’ai pas eu le courage d’en lire davantage lol) Bonne continuation pour ton blog !

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