Nolife…

Pendant plusieurs mois, j’ai fantasmé sur ma future installation télé écran plat + ps3 + blu-ray où j’allais enfin pouvoir profiter un max de ma cinéphilie à la maison et arrêter de regarder des films, assis sur une chaise en face de mon PC. Et bien ça y est, après avoir dépensé beaucoup (trop) d’argent j’y suis arrivé. Assis sur mon canapé en face de mon 117 cm LED, avec ma PS3 allumée avec un Blu-Ray à l’intérieur. Ce moment là aurait signifié pour moi, il y a quelques années, une montée d’excitation extraordinaire assortie d’une satisfaction totale et fière face à ce que je venais d’accomplir. Mais là quelque chose s’est brisé en moi. L’excitation puérile de l’événement a fini par totalement s’éventer. Assis sur mon canapé face à cet écran immense, je ne me sens pas rempli de joie, je ne suis pas ébloui, ça ne me rend pas momentanément heureux. L’image est belle, la coordination des différents appareils est parfaite et ne me déçoit en rien. Tout fonctionne selon ses attributions. Le seul disfonctionnement à noter est à l’intérieur de ma poitrine. Dans un processus mort-né, un mécanisme qui ne s’est pas déclenché.

Qu’est-ce qui s’est passé ? What went wrong ? Après avoir avalé cette déception personnelle et l’avoir même un peu caché autour de moi par honte, j’ai tenté de comprendre ce qui se passait. Assez rapidement je compris les raisons d’une telle réaction. J’ai grandi. Quand on est enfant et que l’on s’imagine avoir pour Noël tel ou tel jouet, rien ne peut entacher l’excitation qui monte lentement et qui trouve son aboutissement orgasmique à l’ouverture de l’emballage et à la première prise en main de l’objet. Toujours on attend quelque chose. J’ai toute ma vie vécue dans l’impatience de quelque chose qui devait arriver, ne serait-ce que la sortie d’un film au cinéma que j’attends depuis des années. Et bon ou mauvais soit le film, le plaisir de la découverte n’a jamais été déçu, ce fourmillement intérieur, cette joie sourde s’est toujours vue récompensée à sa juste valeur par une vague de chaleur momentanée et agréable. Mais cette fois tout s’est désamorcé et s’est éteint comme ça, insidieusement. Le temps passant, les choses que l’on attend changent de statut. A l’impatience matérielle d’un nouvel objet se substitue le  désir plus profond d’un bonheur plus dilué. A l’impatience de l’instant se substitue l’attente plus sage d’un bonheur quotidien. Aujourd’hui la flamme n’est pas éteinte mais elle ne s’enflamme plus comme avant. Cela peut paraître d’une tristesse infinie mais en réalité cette flamme s’est juste amenuisée et n’est plus sensible au moindre fluctuations du vent mais attend patiemment la tempête, la tornade qui étendra sa langue coruscante alentour, embrasant mon corps en une gerbe instantanée et lumineuse réduisant en cendres le quotidien de ma vie.

Je pense que l’homme est ainsi fait. Qu’il est ontologiquement construit selon une évolution logique dans la hiérarchie de ses attentes. Cela est une évidence même mais il m’a fallu en traverser le processus empirique pour en retirer l’essence. Aujourd’hui je sais que ce qui me rendra heureux ne sera pas l’enchaînement programmé de micros-évènements mais bel et bien l’installation pérenne de quelques blocs inaltérables de vie. Et je sais pertinemment que la réussite professionnelle, en ce qui me concerne, est actuellement ma plus grande inquiétude. J’ai réussi brillamment à trouver l’amour et à m’installer dans une relation osmotique et de ce point de vue là je réalise chaque jour ma chance. Cependant je sens peser sur moi l’ombre de l’échec professionnel et c’est cette obscurité froide qui fait vaciller la flamme, qui la menace de l’éteindre. C’est le jour où je recevrais le premier centime en tant que cinéaste ou que je verrais mon nom sur un écran de cinéma que cette flamme prendra son ampleur maximale et s’étendra en l’incendie qui ravagera les plaines désertiques de mon âme.

Sinon rien à voir mais je termine à peine un roman absolument divin où le génie éclate à chaque page, à chaque ligne où la beauté de la littérature n’a d’égale que la richesse de ce qui est dit. Rarement lu des passages aussi beaux. Beaux dans le sens plein et profond du mot. D’une beauté irréelle et immortelle. J’ai eu l’impression d’avoir lu constamment ployé sous le joug esthétique des mots et des phrases. Un chef d’oeuvre comme on en lit, je pense, très peu dans une vie :

Le Rivage des Syrtes - Julien Gracq

Je ne saurais donc que trop le conseiller. Comme tous les Gracq il est en plus édité chez José Corti, l’éditeur qui vent des livres où il faut couper soi-même les pages, les séparer une à une. Cela donne, en particulier pour ce roman-ci, un charme particulier,  comme la découverte progressive d’un trésor caché. Je rêve d’en faire une adaptation. Ce serait quasiment impossible, le film d’une vie. Il faudrait un doigté, une délicatesse infinis pour pouvoir en venir à bout mais ce serait passionnant. J’ai lu cette année trois ouvrages qui font partie de mon top 10 littéraire de tout les temps : La vie (mode d’emploi) de Pérec ; Vendredi dans les limbes du Pacifique de Tournier et celui là. Année parfaitement réussie de ce côté là donc.

 

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