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Archive pour novembre 2009

L’heure du bilan

Jeudi 19 novembre 2009

Voila, ça fait un an maintenant que j’habite à Paris, que j’ai opéré ce déménagement que j’espèrais décisif pour moi et que j’avais fantasmé plusieurs années durant. Qu’en est-il aujourd’hui, un an après, positif, négatif, neutre ?
D’un point de vue personnelle, je me suis éclaté. La ville est merveilleuse, je ne m’en lasse pas (je la connais à peine à vrai dire tellement il y a de choses à voir). J’ai bien peur de n’avoir jamais envie de m’en séparer. De plus j’ai pu profiter du cinéma comme j’avais je ne l’avais fait avant. Voir beaucoup de choses différentes et passionnantes auxquelles je n’aurais pu assister auparavant. Il faut que je me bouge plus pour aller voir des expos et des musées (heureusement que Gigi me pousse un peu dans ce sens là) car c’est inépuisable. Et la vie en elle-même a été vraiment super agréable. J’ai profité comme jamais des joies d’être au coeur de la ville durant les 9 mois que j’ai passé à République. Rarement je n’avais senti ce poids de la « cité » tout autour de moi, sa prégnance architecturale et humaine, ses entrelacements secrets, son sein si paradoxalement chaleureux et impitoyable. J’ai tout de suite trouvé un travail. Parmi l’éventail des possibilités de jobs que je puisse trouver celui-là en représentait un peu le Graal. Vendeur DVD dans une grande enseigne idéalement placée (Virgin des Champs-Elysées). Ça me changeait de la préparation de commande à moins 30 et de la pose de parquet, 8 heures par jour à genoux. Et effectivement le travail est très plaisant. Entre les collègues cinéphiles, le rythme de travail on ne peut plus tranquille et les produits qui nous entourent je ne peux pas me plaindre. Je n’ai pas encore le syndrome de me battre tout les jours pour aller au travail. Quand j’enfile mon gilet et me retrouve sur le terrain j’ai parfois l’impression d’être dans ma chambre.

Mais ce n’est pas suffisant. Le gros bémol de cette année a été clairement le cinéma d’un point de vue professionnel. Que ce soit dans la diffusion d’Entre la Lune et le Soleil (diffusé dans un bar, je ne me suis pas assez bougé de ce côté là je le reconnais) ou dans le montage de mon nouveau projet (écrit il y a déjà un an), Le Chevalier Errant sans Monture qui n’a pas avancé d’un pouce, c’est un peu une année perdue. Cela me paraît un peu normal de prendre du temps pour trouver ses marques, pour savoir vers qui s’adresser etc… Mais toujours est-il que je finirais 2009 fortement frustré. D’autant que je n’ai aucune assurance de rebondir en 2010. J’ai parfois l’impression que ça ne tient qu’à moi et l’instant d’après je m’apitoie sur moi-même en maudissant ce foutu système. Je m’étais promis d’aller à Cannes avec un nouveau film à mettre au Short Film Corner mais je dois dire que pour l’instant il n’y a rien de vraiment concret qui puisse remplir le contrat de cette promesse.

Alors je traverse une période de remise en cause personnelle et professionnelle assez profonde. Je me sens parfois un peu perdu dans ma propre tête. Mais ça n’entache pas ma motivation et mon envie d’aller de l’avant, je pense que c’est le plus important. Comme pour beaucoup de mes amis, on vit tous une période charnière de notre vie où pour certains c’est plus facile de s’insérer dans la file qui leur convient et où pour d’autres on tâtonne à l’aveugle sans savoir ce qu’il y a devant. Je préfère cela ceci dit, à un boulot fixe dans lequel je sais que je vais probablement y passer le reste de ma vie active. Il n’y aurait rien de plus triste.

Enfin bref, j’habite à Paris, j’ai un boulot alimentaire sympa qui me prend beaucoup de temps, je commence à donner des cours à un atelier vidéo et je me rends compte que je m’amuse énormément et y trouve beaucoup de plaisir (piste à creuser pour le futur), je suis totalement heureux en couple, j’ai un appart sympa et j’ai des projets de films dont un court-métrage qui me tient très à coeur et auquel je crois beaucoup. Voilà comment je peux résumer ma vie à l’heure d’aujourd’hui. Voilà le bilan qui clôt cette première année dans la capitale.

Rendez-vous dans un an.

Nolife…

Mardi 3 novembre 2009

Pendant plusieurs mois, j’ai fantasmé sur ma future installation télé écran plat + ps3 + blu-ray où j’allais enfin pouvoir profiter un max de ma cinéphilie à la maison et arrêter de regarder des films, assis sur une chaise en face de mon PC. Et bien ça y est, après avoir dépensé beaucoup (trop) d’argent j’y suis arrivé. Assis sur mon canapé en face de mon 117 cm LED, avec ma PS3 allumée avec un Blu-Ray à l’intérieur. Ce moment là aurait signifié pour moi, il y a quelques années, une montée d’excitation extraordinaire assortie d’une satisfaction totale et fière face à ce que je venais d’accomplir. Mais là quelque chose s’est brisé en moi. L’excitation puérile de l’événement a fini par totalement s’éventer. Assis sur mon canapé face à cet écran immense, je ne me sens pas rempli de joie, je ne suis pas ébloui, ça ne me rend pas momentanément heureux. L’image est belle, la coordination des différents appareils est parfaite et ne me déçoit en rien. Tout fonctionne selon ses attributions. Le seul disfonctionnement à noter est à l’intérieur de ma poitrine. Dans un processus mort-né, un mécanisme qui ne s’est pas déclenché.

Qu’est-ce qui s’est passé ? What went wrong ? Après avoir avalé cette déception personnelle et l’avoir même un peu caché autour de moi par honte, j’ai tenté de comprendre ce qui se passait. Assez rapidement je compris les raisons d’une telle réaction. J’ai grandi. Quand on est enfant et que l’on s’imagine avoir pour Noël tel ou tel jouet, rien ne peut entacher l’excitation qui monte lentement et qui trouve son aboutissement orgasmique à l’ouverture de l’emballage et à la première prise en main de l’objet. Toujours on attend quelque chose. J’ai toute ma vie vécue dans l’impatience de quelque chose qui devait arriver, ne serait-ce que la sortie d’un film au cinéma que j’attends depuis des années. Et bon ou mauvais soit le film, le plaisir de la découverte n’a jamais été déçu, ce fourmillement intérieur, cette joie sourde s’est toujours vue récompensée à sa juste valeur par une vague de chaleur momentanée et agréable. Mais cette fois tout s’est désamorcé et s’est éteint comme ça, insidieusement. Le temps passant, les choses que l’on attend changent de statut. A l’impatience matérielle d’un nouvel objet se substitue le  désir plus profond d’un bonheur plus dilué. A l’impatience de l’instant se substitue l’attente plus sage d’un bonheur quotidien. Aujourd’hui la flamme n’est pas éteinte mais elle ne s’enflamme plus comme avant. Cela peut paraître d’une tristesse infinie mais en réalité cette flamme s’est juste amenuisée et n’est plus sensible au moindre fluctuations du vent mais attend patiemment la tempête, la tornade qui étendra sa langue coruscante alentour, embrasant mon corps en une gerbe instantanée et lumineuse réduisant en cendres le quotidien de ma vie.

Je pense que l’homme est ainsi fait. Qu’il est ontologiquement construit selon une évolution logique dans la hiérarchie de ses attentes. Cela est une évidence même mais il m’a fallu en traverser le processus empirique pour en retirer l’essence. Aujourd’hui je sais que ce qui me rendra heureux ne sera pas l’enchaînement programmé de micros-évènements mais bel et bien l’installation pérenne de quelques blocs inaltérables de vie. Et je sais pertinemment que la réussite professionnelle, en ce qui me concerne, est actuellement ma plus grande inquiétude. J’ai réussi brillamment à trouver l’amour et à m’installer dans une relation osmotique et de ce point de vue là je réalise chaque jour ma chance. Cependant je sens peser sur moi l’ombre de l’échec professionnel et c’est cette obscurité froide qui fait vaciller la flamme, qui la menace de l’éteindre. C’est le jour où je recevrais le premier centime en tant que cinéaste ou que je verrais mon nom sur un écran de cinéma que cette flamme prendra son ampleur maximale et s’étendra en l’incendie qui ravagera les plaines désertiques de mon âme.

Sinon rien à voir mais je termine à peine un roman absolument divin où le génie éclate à chaque page, à chaque ligne où la beauté de la littérature n’a d’égale que la richesse de ce qui est dit. Rarement lu des passages aussi beaux. Beaux dans le sens plein et profond du mot. D’une beauté irréelle et immortelle. J’ai eu l’impression d’avoir lu constamment ployé sous le joug esthétique des mots et des phrases. Un chef d’oeuvre comme on en lit, je pense, très peu dans une vie :

Le Rivage des Syrtes - Julien Gracq

Je ne saurais donc que trop le conseiller. Comme tous les Gracq il est en plus édité chez José Corti, l’éditeur qui vent des livres où il faut couper soi-même les pages, les séparer une à une. Cela donne, en particulier pour ce roman-ci, un charme particulier,  comme la découverte progressive d’un trésor caché. Je rêve d’en faire une adaptation. Ce serait quasiment impossible, le film d’une vie. Il faudrait un doigté, une délicatesse infinis pour pouvoir en venir à bout mais ce serait passionnant. J’ai lu cette année trois ouvrages qui font partie de mon top 10 littéraire de tout les temps : La vie (mode d’emploi) de Pérec ; Vendredi dans les limbes du Pacifique de Tournier et celui là. Année parfaitement réussie de ce côté là donc.