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Un tir dans la tête (Jaime Rosales, 2008)

Je n’avais pas l’habitude de parler ciné ici (j’en parle suffisament ailleurs) mais là je voulais mettre en exergue un film passionnant sorti cette semaine. Et pour une fois que je me suis donné la peine d’écrire quelque chose de correct je vous en fait profiter :

Tir dans la tête

Ce film s’inspire d’un fait divers survenu à Capbreton où un activiste de l’ETA a abattu deux policiers espagnols.
Quel film singulier ! Il est basé sur un concept fort. Filmé en téléobjectif, sans dialogues (on n’entend que des sons d’ambiance indistincts), sans trame narrative réelle. On suit uniquement le personnage principal, le « terroriste » dans sa vie quotidienne : prenant son petit-déjeuner (par la fenêtre), prenant un verre avec des amis, achetant des chewing-gums etc… Le personnage est comme observé, épié et nous, spectateurs, sommes les garants de ce regard.

Je trouve l’entreprise absolument passionnante. Parce que derrière ce concept hautement austère se cache à mon sens une vraie réfléxion sur l’image et sur la violence et même au delà j’irais jusqu’à dire sur le rôle de l’art dans la societé. En effet à travers ce regard neutre, interminable, non-sensique on décortique la possibilité visuelle de cette violence, de cet acte atroce. Le cinéaste nous invite à tenter de comprendre cette trajectoire qui mène à la violence par la seule vision du personnage. Il ne lui laissera pas la parole (chose que je trouve très belle, lui qui a rendu muet deux hommes innocents), ne lui donnera aucun rôle actantiel justifiant son acte, aucune bribe de violence préalable, rien qui puisse nous donner la satisfaction de comprendre. Contrairement à Elephant de Van Sant où il tentait maladroitement (même si j’adore le film) de trouver des boucs-émissaires (le nazisme, les jeux-vidéos) etc… à un acte barbare, ici on est dans la pure neutralité laissant le spectateur au prise avec l’impression de ce corps sur l’écran se mouvant et bougeant les lèvres pour s’exprimer. Et d’ailleurs c’est à un autre Elephant auquel j’ai pensé, celui d’Alan Clarke qui avait aussi cette espèce de tension neutre vers la violence gratuite.

Et je trouve magnifique dans sa mélancolie et sa fatalité constitutive. Car Jaime Rosales nous dit que face à la barbarie l’Art ne peut rien. Faire un film sur ce fait réél sans hypocrisie, sans tomber dans le schématisme c’est se détacher de toutes considérations politiques, sociales et humaines. La politique, le social et l’humain ne peuvent pas passer par la fiction, inopérante d’un point de vue de la verité. Jaime Rosales, desarmé (c’est un geste de cinéma d’une très belle humilité d’ailleurs), ne peut qu’observer en essayant de voir si dans un geste, un mouvement, dans cette masse qui bouge il n’y a pas l’explication physique de l’inhumanité la plus froide. La réponse est non et était connue d’avance mais on ne peut blâmer l’artiste d’avoir essayé de nous la faire voir, avec ses moyens à lui, dans toute sa sincerité d’homme. Mais malheureusement l’art ne défera jamais ce que l’horreur du réél a bâti.

Après c’est un film très difficile à noter car c’est il tient en tout point dans son concept et qui s’en trouve par là même diminué. J’ai passé tout le film en dehors, car il ne peut y avoir aucune implication émotionelle ou même intellectuelle. On est renvoyé à notre rôle scrutateur de témoin et l’expérience est très singulière. Donc je ne sais pas trop qu’en penser au final. Une superbe idée s’incarnant dans un film austère et ennuyeux (l’ennui fait partie de son projet). Mais c’est une telle proposition de cinéma qu’il serait dommage de la laisser passer.

4/6

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