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Sans se retourner il est parti. Sans bouger, je l’ai regardé partir.

J’ai été fasciné par une histoire que m’a raconté récemment mon ami l’ingénieur concernant un de ses collègues de boulot. C’est un homme d’une trentaine d’année, technicien qualifié dans une grande entreprise multinationale, qui a la sécurité de l’emploi associé à un salaire confortable comparativement au SMIC mais qui ne parvient pas à se satisfaire de cette situation. Alors il a tout arrêté, tout plaqué comme on dit.  Et il est parti. Mais là où on pourrait penser qu’il s’en est allé faire le tour du monde en vélo ou a préparé un trek dans l’himalaya et bien pas du tout. Ce qui l’attire c’est une vie libérée de toute contrainte, de tout engagement alors il s’en va et vit, avec 1 € par jour, comme un clochard. Ses choix de prédilection sont apparemment l’Europe de l’est, les Balkans, où il se rend en stop en passant de squat en parcs municipaux allant au gré des rencontres et des expériences sans rien planifier. J’ai été littéralement transporté par une telle histoire car son parcours semble emprunter un chemin parfaitement contraire aux aspirations sociales du monde capitaliste dans lequel on vit. Et, sans le connaître, je l’ai immédiatement admiré dans un jusqu’au boutisme suicidaire (d’après les dires de mon ami, il s’était plusieurs fois retrouvé dans des situations dangereuses) en même temps que j’ai douté de sa réelle santé mentale. Et ce n’est pas un coup de tête car le processus de vie du jeune homme est visiblement de travailler quelques mois en France, voire une année et ensuite d’arrêter et de partir. Comme un cycle qu’il répète inlassablement, comme si cette vie à 1€ par jour (c’est une contrainte qu’il se fixe à lui-même au moment de son départ) dans les décors d’urbanité décrépie et glauque de Slovaquie et de Bulgarie (car il n’a aucune volonté touristique, il ne cherche pas les  « grandes villes », mais le coeur des pays) était sa véritable vocation, qu’elle était la condition sine qua none à son épanouissement personnel. J’ai immédiatement eu envie de le rencontrer et de faire un documentaire sur lui. De le suivre dans une de ses pérégrinations et de vivre comme lui le temps de le comprendre ou du moins d’entrevoir ce qu’il a découvert dans cette vie qui nous échappe tous. Car pour moi, le plus fascinant est là. Dans ce qu’il s’est saisi de quelque chose de ce monde et de l’humanité qui le peuple qui nous échappe tous. Qu’il possède un secret métaphysique remettant en cause l’ontologie même des vies que nous menons.

Et au delà de ça c’est le petit geste qui me passionne. Comment on peut se retrouver un soir, dans un pays inconnu (la question de la langue est également fascinante, ses voyages n’étant pas vraiment destinés aux rencontres sociales puisqu’à part un anglais approximatif, il ne peut se faire comprendre des autochtones) et chercher un endroit ou étendre son sac de couchage et dormir? A même le sol, sur le banc d’un  parc municipal, dans les ruines d’une usine à l’abandon, au fond d’un fossé. Comment le matin on peut se lever, plier bagage et repartir vers un autre banc, un autre fossé et d’autres ruines ? J’aimerais filmer ses gestes de vie, essayer de saisir dans son corps cette volonté extraordinaire qui l’incite à vivre comme l’on vit quand on y est forcé, quand on n’a plus le choix, quand la société n’a plus voulu de nous. Mais là c’est lui qui n’a plus voulu de la société. Il la réfute sans regret, sans romantisme, sans flamboyance. Il vit juste comme un bonze ascétique dont l’unique prosélytisme est sans doute de promouvoir la possibilité d’un bonheur autrement vécu et d’un épanouissement ne répondant pas à la grille constructiviste de plusieurs millénaires d’évolution.

J’ai le sentiment d’avoir beaucoup plus à apprendre d’un homme comme lui (et peut-être uniquement en le regardant) que d’un quelconque sage. Je me rappelle avec acuité ma fascination similaire lors de ma découverte de la théorie du bon sauvage de Jean-Jacques Rousseau. Très longtemps j’ai fantasmé sur ce retour au primitif, à ce détachement absolu de toute construction humaine, physique, morale ou culturelle. Il me paraissait déceler dans cette éventualité la possible révélation de l’humanité la plus pure et la plus sacrée dans cette fusion totale avec la nature où je me rêvais me végétaliser et voir ma peau devenir écorce, mon sang eau douce et mes cheveux feuilles vertes et orangées. Et je me rends compte que le récit de ce jeune homme m’a violemment rappelé cette période de ma vie, pleine d’idéaux qui aujourd’hui me paraissent obsolètes et stupidement romantiques. Je crois que ce jeune homme qui n’existe dans ma tête que comme une frêle silhouette a pourtant investi un champ dans mon imaginaire absolument gigantesque.

Alors je continuerais à me l’imaginer. A souffrir à sa place de la vie qu’il a choisi à défaut de pouvoir m’en réjouir avec lui, faute de ne pas posséder l’amulette magique me permettant de m’élever avec lui au dessus du monde.

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