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Archive pour 9 mars 2009

La Vie mode d’emploi

Lundi 9 mars 2009

J’ai terminé hier La Vie mode d’emploi de Georges Perec, ce « romans » un peu effrayant de prime abord par son concept et son volume. Il raconte l’histoire d’un immeuble parisien d’une rue imaginaire du XVIIème arrondissement. Comme si l’on avait coupé la façade, l’auteur s’attache à décrire avec minutie chaque pièce de l’édifice et d’en établir l’histoire materielle des objets ainsi que l’histoire des propriétaires et locataires. On ne suit donc pas l’histoire d’une personne mais d’une multitude de personnages (il serait fastidieux d’essayer de les dénombrer) et comme si ce n’était pas suffisant Perec n’hésite pas à raconter l’histoire de ce personnage présent dans cette peinture accroché au dessus du lit où de cet auteur de roman qu’un des personnages est en train de lire. C’est donc une espèce d’arborescence abyssale de récits et de vies en tout genre. Et tout cela raconté par un narrateur omniscient, sans aucun dialogue, juste raconté comme un inconnu rencontré au bar d’un troquet commencerait à te raconter des histoires. Absolument passionnant et impressionant.

Tout le projet du livre tient dans le projet fou d’un des personnages surnommé Bartlebooth (mon nouveau héros). Je ne le raconterais pas ici, ça n’a pas d’intérêt de déflorer le pilier central du roman mais c’est tout simplement magnifique et ça correspond à une certaine idée que je me fais de l’art et de la vie en général.

J’en parle très mal, je me rends compte que je n’ai pas grand chose à en dire d’un point de vue critique, car c’est un livre qui dépasse probablement tout cela et qui échappe même à l’accaparement critique. Il n’est que la somme et la synthèse de deux millénaires de littérature. Oui rien que ça, il nous offre un monde gigogne de mythologies quotidiennes et d’humanité transfiguré par les mots. Pour le coup, et c’est là que tient sa specificité en tant qu’objet littéraire (comme tout ce que j’ai lu de Perec d’ailleurs), c’est absolument inadaptable au cinéma. Bien sûr on pourrait en faire un film avec plusieurs personnages qui se croisent et s’entrecroisent mais on perdrait absolument TOUT l’intérêt du roman, car l’important ne sont pas les histoires en elle-mêmes mais bel et bien l’histoire qui se dégage de tout ceci, cet enchevêtrement complexe des objets, des vies, des époques. Le livre a été conçu selon la théorie (entre autre, il y eut plusieurs contraintes émanant de l’Oulipo) du polygraphe du cavalier derivé d’un problème d’echec où, partant d’une case désignée de l’échiquier, le cavalier doit parcourir les soixante-trois autres cases, sans jamais s’arrêter plus d’une fois dans la même, et sans en omettre une seule. Et dans le roman chaque case correspond à un chapitre. Voici à quoi ressemble d’ailleurs le trajet de l’auteur dans les pièces de son immeuble imaginaire :

Polygrpahie du cavalier ramené a La Vie mode d'emploi

Enfin voilà c’est dans l’abstraction totale de ces droites qui se croisent que se tient toute la richesse de ce roman somme, le roman d’une vie.

Georges Perec est une des mes grandes découvertes littéraires de ces dernières années (la dernière est Joseph Conrad et remonte à trois ou quatre ans). Je crois que si j’avais lu Un homme qui dort à 15 ans, il aurait changé ma vie mais même en l’ayant lu a 26, je peux dire que son incidence et l’incidence générale de l’oeuvre de cet auteur précieux et trop souvent réduit à son principe du lipogramme (suppression d’une ou plusieurs lettres au coeur d’un texte) où ses originalités stylistiques plutôt qu’à la richesse humble de l’oeuvre laissée derrière lui.